Rabat : Soufiane El Bakkali fait vibrer tout un peuple
Sous les projecteurs du Stade Olympique, le double champion olympique marocain a survolé le steeple de la Diamond League, devant 20 000 spectateurs en transe. L’Allemand Ruppert crée la surprise, l’Ukrainienne Mahuchikh continue sa moisson. Reportage.
Le stade Prince Moulay Abdellah rugit. Un nom, un seul, scande les travées : « El Bakkali ! El Bakkali ! » Les enfants sont juchés sur les épaules des pères. Les dames portent le drapeau rouge et vert. Ce dimanche 31 mai, Rabat ne vit que pour son fils prodige. Il entre en piste à 22 h 50, le regard noir, le corps tendu. Soufiane El Bakkali, 29 ans, deux fois champion olympique, ne court jamais seul. Derrière lui, un peuple. Devant lui, 3 000 mètres de haies d’eau, de rivières et de gloire.
C’est l’Allemand Frederik Ruppert qui le dit, essoufflé, médaille d’argent en poche. « En Europe, on court dans des stades souvent à moitié vides. Ici, c’est du délire. Ils t’acclament, ils te portent… même quand tu es l’adversaire ». À 27 ans, Ruppert a écrit sa propre légende. En 7 min 57 s 80, il devient le premier Européen sous les huit minutes. Devant lui, un mur : El Bakkali, 7 min 57 s 25, meilleure performance mondiale de l’année. Derrière, un Kényan, Koech, qui passe la ligne en 7′59″44. Du jamais-vu : trois hommes sous les huit minutes. « J’ai pleuré dans ma chambre d’hôtel après la course, avoue Ruppert. Pas de tristesse. De la fierté. J’ai passé tout l’hiver à penser à cette barre. La foule m’a porté ».
El Bakkali : « Ce record du monde, je le sens » Lui, le Marocain, ne tremble plus. Il parle calmement, micros tendus. « C’est ma cinquième victoire consécutive à Rabat. À chaque fois, c’est spécial. Mais cette année, le chrono est bon. Très bon ». 7′57″25, à six secondes du record du monde de Saïf Saaeed Shaheen (7′52″11, 2004). Le public y croit. Lui aussi. « Il faut les bonnes conditions, des lièvres sérieux, et un jour de grande forme. Pourquoi pas cette saison ? » Il sourit, salue la foule, signe des autographes. Des gamins lui tendent des maillots, des cahiers. Il prend le temps. « Ici, on court avec le cœur. Sans notre public, on ne serait rien. »
Mahuchikh, la reine tranquille
Avant l’orage El Bakkali, il y a eu d’autres éclairs. L’Ukrainienne Yaroslava Mahuchikh, détentrice du record du monde de saut en hauteur (2,10 m), a franchi 1,97 m comme on respire. Cinquième victoire consécutive en Diamond League cette saison. Elle a tenté 2,00 m, puis 2,02 m. Échec. Mais son sourire reste intact. « Je me prépare pour les Mondiaux de Birmingham l’année prochaine. Rabat, c’est un terrain de jeu parfait. Le public est chaleureux, la piste est rapide, et il n’y a jamais de pression inutile. » À ses côtés, l’Australienne Eleanor Patterson (1,94 m) et l’Italienne Elena Vallortigara (1,91 m) complètent le podium.
Sur 400 m, l’Américain Jacory Patterson a écrasé la concurrence en 44″11, record du meeting. Devant lui, Matthew Hudson-Smith (Grande-Bretagne, 44″25) et Khaleb McRae (États-Unis, 44″40). L’olympien Quincy Hall, de retour après blessure, se contente de la huitième place (45″54). « Je reviens doucement, l’essentiel était de renouer avec la piste », lâche-t-il, essoufflé. Au poids, Joe Kovacs a envoyé 22,58 m, meilleure marque mondiale de l’année. Sur 200 m, Kenny Bednarek a bouclé en 19″69. Les Américains ont raflé la plupart des épreuves, sauf le steeple et le saut en hauteur.
Une fête populaire et royale
L’accès était gratuit, et les familles en ont profité. Vendeurs de cacahuètes, tambours, chants : on se croirait à un mariage. Dans la tribune officielle, le Prince Héritier Moulay El Hassan a observé, souriant, cette liesse populaire. Un signal : le sport est une affaire d’État. « Le Maroc veut devenir une terre d’accueil pour le sport international, rappelle un responsable de la fédération. Ce meeting n’est qu’une étape. On vise les championnats du monde, peut-être en 2029 ». Les projecteurs s’éteignent un à un. Sur la piste, quelques gamins courent encore, imitant les gestes de leur idole. El Bakkali a disparu dans le tunnel, mais son souffle reste. Ce soir, le Maroc a montré qu’il pouvait rivaliser avec Londres, Rome ou Doha. Ce soir, l’athlétisme africain avait rendez-vous avec l’histoire. Et l’histoire a souri.
Aristide HAZOUME





